13.01.2009
15 SECONDES de Michael Sebban
Voici en exclu une nouvelle du romancier Michael Sebban. la nouvelle paraît dans la prochaine édition du Jérusalem Post.
Makhlouf Bitton supportait mal la guerre, très mal. Passer ses journées à la maison en regardant la télévision diffuser en boucle les mêmes images le mettait hors de lui. Il ne comprenait rien aux commentaires en hébreu qui accompagnaient les vols d’hélicoptères et les panoramas de Gaza sous les bombes. Assis sur son canapé, droit, il restait digne et silencieux. Ashkélon n’était pas Oran et il savait qu’il fallait patienter. Peu importe combien de temps cette guerre durerait, elle était nécessaire. Il guettait avec impatience les sirènes annonçant l’arrivée imminente des roquettes sur la ville. 15 secondes précédaient l’explosion de la roquette après la sirène et durant ces quinze secondes son silence était plus profond, palpable, comme la détonation qui s’ensuivait, avec à chaque fois l’envie irrésistible d’aller à la fenêtre pour voir où l’explosion avait eu lieu.
Au huitième jour du conflit, il notait encore sur un carnet le nombre de sirènes de la journée en remerciant le ciel d’avoir été épargné et en obéissant au même rituel. Attendre la tombée de la nuit, téléphoner à ses enfants restés à Paris et enlever son pyjama pour revêtir son costume en flanelle grise, ses chaussures noires et sa chemise perle ornées de boutons de manchette en nacre. Les bombes ne tombaient pas le soir. C’était l’heure où Tsahal déployait son offensive, c’était l’heure où les combattants du Hamas rentraient se terrer sous les mosquées. Il passait son peigne en ivoire sur ses cheveux blancs et descendait doucement les escaliers qui le menaient vers la rue. Comme tous les soirs, il marchait lentement dans la ville déserte et poussait la porte vitrée de l’endroit où il échappait à la folie. Chez Jeannot.
Jeannot l’attendait un torchon sur le bras et il retrouvait les quelques intrépides de son âge qui venaient ici tous les soirs oublier les flammes et les détonations.
- Makhlouf, labess ?
- Une blanche et sans glace.
Jeannot, comme chaque soir, faisait semblant de sourire et plaçait devant Makhlouf une anisette arrosée d’eau fraiche et les assiettes de la kémia du jour. La vie irriguait le visage de Makhlouf et il levait son verre en murmurant « léhaïm ».
- Léhaïm. Répondaient alors les habitués et les discussions s’engageaient sur les saints qui protégeaient les soldats de Tsahal et les discours convenus sur « on les aura » et « on en a vu d’autres ».
Jeannot remplissait les verres en allant et venant vers la cuisine d’où il revient avec des ramequins fumants.
- J’ai trouvé de la Shkemba.
- De la Shkemba ??
- Oui, Bébert de Ashdod a trouvé des tripes, il me les a livrées aujourd’hui.
Les mains de Makhlouf se mirent à trembler d’émotion en sentant les ramequins s’approcher. Cela faisait bien quinze ans qu’il n’avait pas mangé de ce plat de tripes mais ses papilles s’en souvenaient comme s’il en avait déguster la veille. Il saisit un cure dent sur le comptoir, le tint fébrilement entre le pouce et l’index et s’apprêtait à le planter dans un des petits carrés de tripes recouverts de sauce rouge quand la sirène retentit.
- Ya zeubi, ça recommence !!
Jeannot jeta son torchon à terre et se mis à courir vers l’arrière cours où se trouvait l’abri. Les autres clients en firent de même et lâchèrent leurs verres d’anisette pour s’y précipiter à leur tour. Personne ne remarqua Makhlouf, son cure dent à la main, à quelques millimètres du plat qui allait le ramener à la vie. Ses doigts se figèrent, son regard aussi et il resta immobile, seul, au comptoir. Le cri strident de la sirène s’accentua et les yeux de Makhlouf se vidèrent de toute lumière. Il essaya de rapprocher ses doigts vers les tripes et il sentit pour la première fois de sa vie que son corps ne lui obéissait plus. Le souffle de la roquette commença à emplir le ciel étoilé et elle explosa aussitôt, au loin. Il y eut un silence et Jeannot et les autres sortirent de l’abri pour regagner le bar. Quelques commentaires et insultes et les verres furent reposés et remplis à ras bord.
- Hey Makhlouf, t’en pense quoi de ma Shkemba ?
- Elle est froide.
- Tu veux que je la réchauffe ?
- Non.
- T’as tord, ça se mange chaud.
- Je sais. Dit-il en tapant avec sa chevalière sur le comptoir. Je sais.
Personne ne dit mot, observant l’air grave de Makhlouf et chacun essaya d’oublier l’incident en répétant que la guerre serait bientôt finie et que plus personne n’entendra plus jamais parler du Hamas.
- Dis-moi, Jeannot, il traine toujours dans le coin, le russe au nom bizarre ?
- Lequel Makhlouf ?
- Zartoutsky ou un nom dans le genre. Tu sais celui qui bosse pour la mafia du coin ?
- Ah Bokovsky ! Oui il est dans les parages, pourquoi tu veux te mettre à la vodka ou acheter un révolver ! T’es trop vieux Makhlouf pour les armes, et la vodka c’est pas bon pour ton foie, répondit Jeannot avec un gros éclat de rire.
Makhlouf ne répondit pas et tapa à nouveau le bar avec sa chevalière.
- Je ne rigole pas Jeannot. Téléphone lui maintenant, dis lui que je veux acheter un lance roquettes et prépare moi un plat de Shkemba pour la maison. Je le ferai réchauffer.
Jeannot ne discuta pas. Il décrocha le téléphone qui se trouvait sous le comptoir et remplit un Tupperware de Shkemba avec sa sauce. Makhlouf s’était certes retiré des affaires depuis qu’il s’était installé à Ashkelon mais chacun savait ici qu’il ne valait mieux pas contrarier celui qui avait été l’homme de mains des Zemour à Oran et à Paris. Jeannot raccrocha.
- C’est arrangé Makhlouf, il t’attend dans une heure devant la Marina.
- Merci. Remets-moi une anisette et emballe bien le Tupperware.
- Ouaha Makhlouf, ouaha. Mais dis moi, Makhlouf, tu ne vas pas faire une connerie au moins !
- Mêle toi de tes verres et met tout ça sur ma note.
Deux heures plus tard, Makhlouf marchait vers chez lui avec un Tupperware emballé sous le bras et un sac militaire en bandouillère. Il referma consciencieusement la porte de son duplex et se servit une double anisette en faisant réchauffer les tripes à feu doux. Il y ajouta une pincée de paprika et du piment doux, posa le tout sur un plateau et grimpa doucement les marches qui le menaient au toit de sa maison. Le ciel étoilé avait la clarté des nuits d’hiver. Son rocking chair basculait mollement sous le poids de ses soixante dix ans. Les tripes appétissantes étaient de nouveau à portée de son cure dent. Il tira une roquette en direction de Gaza, il avait quinze secondes devant lui pour déguster la chair croustillante de son plat préféré.
Michael Sebban.
Dernier ouvrage paru : « Le cadenas du Marché Yéhouda » (Hachette Littératures)
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08.01.2009
le choc de la photo
Bon, nous sommes le 8 janvier et je déroge déjà à la règle de mon blog littéraire, je vais aborder un sujet qui n'a rien à voir avec la littérature mais désolée, ca me titille trop.
Hier, conseil des ministres de la rentrée. Rachida Dati reprend le boulot, la France hurle au sacrilège. c'est le congé maternité qu'on assassine !!!!
les libres antennes se déchainent. ce n'est plus l'affaire Dreyfus ou l'intervention américaine en Irak qui divise le pays mais le retour au travail d'une ministre césarisée 5 jours plus tôt.
Je n'ai pas d'avis sur la question. J'ai travaillé 3 jours avant la naissance de ma fille, et 5 jours après, je faisais des interviews par téléphone. c'est un choix. non, ce qui m'interesse plus c'est cette sortie de la clinique. la petite Zorha emmitouflée dans un porte-bébé contre sa maman, tailleur noir et talons hauts.
Alors voilà, j'explique pour ceux qui ne connaissent ce rite de passage bien particulier qui consiste pour la nouvelle petite famille à sortir pour la première fois du cocon bien douillet de la maternité pour rentrer à la maison. maman est en jogging-basket. elle ne porte rien d'autres que son sac à main et ses kilos en trop. le papa lui, tient de sa main droite de nouveau père conquérant le couffin et de la main de gauche, les clés de voiture.
et oui, C'est Monsieur qui porte le bébé. Dans le cas de Madame Dati, le père étant ????????, dont la vie compliquée ne l'a malheureusement pas permis de se rendre à la clinique, c'est Elle qui porte le bébé et qui semble nous dire deux choses :
- un homme : pas besoin
- le père : c'est pas demain la veille que vous le verrez.
à bon entendeur....
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05.01.2009
COURIR de Jean Echenoz
J’aime bien Jean Echenoz. La dernière fois que je me suis rendue au Salon du Livre avec celui qui allait devenir mon mari, on l’a vu. On a papoté deux minutes. Ils nous a dédicacé « Ravel » et « Jérôme Lindon », petit texte court mais savoureux sur le directeur des éditions de Minuit. C’est donc avec une certaine empathie que j’ai acheté, ouvert et lu son dernier roman « Courir », sorte de biographie fictionnée de l’athlète Emil Zatopek. Je ne connais rien au sport. Les exploits et le style – très particulier me dit-on – de Zatopek me sont totalement étrangers. Echenoz a le talent certain de ceux, rares, qui savent capter l’instant. Sous sa plume un tour de piste, un départ, une foulée, une accélération ou encore le passage de la ligne d’arrivée confine à la grâce comme ce passage p 93.
« Ce nom de Zatopech qui n’était rien qu’un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielle ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ca va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter que cette machine est lubrifiée par un nom fluide : la burette d’huile Emile est fournie avec le moteur zatopek. »
Le hic c’est qu’une vie extraordinaire ne se résume pas à une succession de petits moments, elle est portée par un souffle que certain appelle un destin. A en croire Echenoz, Zatopek a vécu sa vie et sa carrière comme un athlète docile sans avis sans passion avec comme seul et unique moteur : courir. Dans ce livre, Zatopek est un sujet, sujet du livre bien sûr mais aussi et surtout sujet de sa propre vie. Sa participation aux manifestations du printemps de Prague apparaît comme un micro-événement. Toujours dans « Courir », avec une certaine fatalité et sans colère, l’homme se pliera à toutes les brimades et décisions arbitraires de sa hiérarchie militaire.
Adepte des très longues distances, Zatopek aurait mérité un roman plus long, plus soutenu à l’image de ses courses. L’auteur le répète à plusieurs reprises, le champion olympique détestait voir le dos de ses adversaires. Pendant 142 pages, Echenoz a couru après son sujet, essoufflé par sa cadence infernal, il ne s’est contenté que de son dos et le lecteur aussi.
![[courir.jpg]](http://1.bp.blogspot.com/_qVY6AR_v0NE/SRaGJwGZstI/AAAAAAAAAa0/K-JayopOO7c/s1600/courir.jpg)
Jean Echenoz, Courir, Les editions de Minuit, octobre 2008, 13,50€.
09:36 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
03.01.2009
première note
bon ca y est, je me lance. j'y pensais depuis longtemps. et voilà, c'est fait. la mise en page est sommaire mais qu'importe, ce qui compte pour le moment c'est le fond. chaque lundi, une fois par semaine au début me semble un bon rythme, je publierais la critique de ma dernière lecture. la dernière fois que j'ai tenu un blog, il y a 8 ans, j'attendais à chaque note avec une fébrilité toute adolescente les commentaires, aujourd'hui, mon ambition n'est pas de rameuter les foules, de créer le buzz comme on dit aujourd'hui mais juste de pouvoir donner mon avis, de créer un lieu sur la Toile pour abriter ma passion des livres...
telle est l'ambition - modeste - de Deslivresetmoi
21:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


